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LA QUESTION OUEST-FRANCE OU LA « NEUTRALITÉ » D’UN MONOPOLE...

Médias et Pouvoirs en Loire-Atlantique
Source : http://www.c6r.org/article.php3?id_article=655

La domination d’Ouest-France.

La situation de la presse écrite en Loire-Atlantique et dans l’Ouest de la France en général est caractérisée par la situation de domination du paysage par le quotidien Ouest-France, premier tirage de France depuis 1975, avec une diffusion totale de 782 822 [1] exemplaires pour 2003 (chiffre Diffusion Contrôle), ce qui équivaut à 2 228 000 lecteurs réguliers (SPQR/IPSOS). Centré à Rennes, Ouest-France compte 63 rédactions dans les 12 départements de Bretagne, Basse-Normandie et Pays de la Loire, ainsi qu’une à Paris, et se décline en 9 éditions : Finistère, Côtes-d’Armor, Morbihan, Ille-et-Vilaine, Loire-Atlantique, Maine-et-Loire, Vendée, Mayenne/Sarthe, Normandie, elles-mêmes ramifiées en 42 éditions locales. Le quotidien est imprimé sur deux sites : Chantepie en Ille-et-Vilaine (6 rotatives) et La Chevrolière en Loire-Atlantique (1 rotative) et emploie 1 891 personnes dont 543 journalistes, auxquels il faut ajouter 2 635 correspondants et plus de 11 000 partenaires de la distribution.

Le rachat du pôle Ouest de la Socpresse.

Cette position de domination va devenir un quasi-monopole avec le rachat du pôle ouest de la Socpresse, (ex-Hersant), dont Dassault a décidé de se séparer peu après son acquisition. Sous réserve d’un véto des autorités de régulation de la concurrence et du CSA, l’accord signé le 19 avril fait tomber dans le giron du groupe Ouest-France SA Le Courrier de l’Ouest (Angers), Le Maine libre (Le Mans), Presse-Océan et son jumeau L’Eclair (Nantes) [2]. Les trois titres représentent un tirage de 200000 exemplaires. La transaction, estimée à environ 60 millions d’euros, a été rendue possible après que les comités d’entreprise ont donné leur accord. Telle qu’elle était présentée, la fusion était la seule alternative à la disparition de l’Eclair et de Presse-Océan [3]. Le tirage de Presse-Océan-L’Eclair, qui avoisinait les 70000 à la fin de la dernière décennie, se maintient actuellement péniblement à 50000 actuellement. La tendance du lectorat est au vieillissement certain et à l’impossibilité de le renouveler. Une des options stratégiques d’Yves de Chaisemartin, PDG de la Socpresse, avait consisté à acheter le FC Nantes, afin de relancer ses deux titres en se centrant sur un suivi de l’actualité du club, mais qui n’a pas eu de résultat tangible [4]. De l’ère Hersant à l’avionneur Dassault, le déclin s’est poursuivi, au point que les syndicats eux-mêmes ont accueilli la proposition de rachat du pôle Ouest de la Socpresse comme la seule solution face à la fermeture programmée. C’est dans l’imprimerie et à la régie publicitaire qu’on attend le plus de casse sociale en raison des « synergies industrielles » entre les deux groupes [5]. Concernant les rédactions, des engagements ont été pris par Ouest-France, afin de maintenir leur autonomie.

Sur ce rachat, la classe politique locale a brillé par son absence de prise de position. Faut-il imputer ce silence à la crainte de s’aliéner le seul groupe de presse, dorénavant ? L’opération serait-il le lieu d’un consensus, auquel, dit-on, le climat est propice ? Ou bien, tout simplement, aucune voix discordante n’a pu s’exprimer dans la presse à présent que les frères ennemis sont devenus des frères siamois ?

Les valeurs de Ouest-France.

Ouest-France, par rapport aux autres quotidiens locaux de France, offre la particularité d’être un titre à la fois national [6], régional et local, et à la fois un journal d’opinion et d’information. Une étude sociologique révèle des modes de lecture différenciée selon les classes sociales : la partie opinion et nationale touche essentiellement les classes populaires, à opposer à une consommation réduite aux informations locales par les classes aisées, qui complètent leur information par la lecture d’un titre national. Les pages nationales et internationales sont par ailleurs caractérisée par un certain provincialisme dans leur traitement. On a toujours la désagréable impression qu’on vous explique l’actualité comme à un enfant. En bonne part, avant chaque élection, le quotidien résume les compétences des institutions et schématise leur fonctionnement. C’est qu’il considère de son devoir d’informer ses lecteurs sur le fonctionnement de la démocratie.

La ligne du journal, dont la devise est « Justice et liberté », défend : l’économie de marché seule créatrice de richesses, le sport intégrateur, l’Europe, l’euphémisation de la violence, la démocratie, la modération. Ouest-France S.A. est détenue majoritairement par la SIPA (Société d’investissements et de participations), où sont majoritaires les héritiers des fondateurs, regroupés dans « l’Association pour le soutien des principes de la démocratie humaniste ». Il présente donc la particularité en France d’être un groupe de presse autonome, n’étant adossé à aucun acteur industriel. Fondé - ou plus exactement refondé - à la Libération après les compromissions des propriétaires d’Ouest-Eclair avec Vichy et l’occupant, le journal épouse les valeurs de la Démocratie chrétienne et est organiquement lié au MRP. Aujourd’hui encore, l’actualité du diocèse est couverte, les membres de l’épiscopat sont régulièrement invités à s’exprimer sur les « sujets de société », les bons Pères des Etudes y vulgarisent leurs analyses ; la figure de Jean-Paul II est indiscutable. Ce n’est pas pour autant un journal confessionnel. Si les éditoriaux de première page expriment des points de vue qui vont en se droitisant à mesure que leurs rédacteurs avancent en âge, charriant les poncifs de la doxa économique à la mode avec les termes les plus neutres en apparence - sur la nécessaire réforme des services publics ou des retraites, des administrations, sur la nécessaire adaptation, etc. - la ligne est à la modération, consensuelle, dont la subversion est proscrite. (Ce qui ne veut pas dire, par exemple, que des protestations émises lors de l’évacuation manu militari de sans-papiers d’un local public soient censurées, elles seront simplement rapportées, en évitant toute polémique, dans le récit de l’événement, avant que soient relatés les point de vue de la préfecture et de la mairie).En un sens, on pourrait dire que l’attitude du journal est conservatrice, car toutes vos idées restent intactes après sa lecture. La vision socio-économique est également conservatrice (on n’oubliera pas que le catholicisme social est une invention patronale), à ce titre les colonnes sont amicalement ouvertes aux chefs de PME locaux, « qui créent des emplois » et c’est souvent leur vision qui s’exprime dans le cahier du week-end « emploi-formation » : l’école sert à apprendre un métier pour trouver un emploi.

La vision des rapports de force est résumée de manière binaire : dès lors, c’est une présentation pouvoir contre opposition, MEDEF contre syndicats, UMP contre PS, Fabius contre Hollande, modernes contre archaïques, modérés contre extrémistes, majoritaires contre minoritaires, mais rarement salariés contre patrons et jamais riches contre pauvres, ce en quoi on retrouve les principes du catholicisme social, dont la philosophie d’Ouest-France exprime l’avatar contemporain et laïcisé. Promouvant la démocratie, Ouest-France7]. Pour autant, autant de déférence était montrée vis-à-vis de l’exécutif de droite du département et de la région d’avant l’alternance de mars 2004. C’est que l’élu est un homme de responsabilité, de raison, de compétence, qui connaît les dossiers et les réalités ; l’aptitude au pouvoir ne trouvant pas de meilleure légitimation que dans son exercice... n’ira jamais s’opposer frontalement avec un pouvoir élu par le suffrage des citoyens, notamment avec le pouvoir local. A Nantes notamment, l’exécutif municipal est en symbiose avec cette presse, peut-être parce qu’avant d’aspirer à être un éléphant du Parti socialiste, Jean-Marc Ayrault fut un cacique du Mouvement Rural des Jeunesses Catholiques, ou peut-être parce que sa gestion est centriste [

Une ligne qu’on pourrait résumer ainsi : « religion de l’institutionnel, tout courir, ne froisser personne et surtout pas les pouvoirs en place », pour reprendre les termes d’un tract du SNJ (qui représente 70% de la rédaction).

Pour autant, il demeure difficile de mesurer l’impact auprès des lecteurs des orientations de la rédaction Ainsi, peut-on attribuer aux options européennes de la rédaction que le vote favorable au traité de Maastricht en 1992 ait été dans le grand Ouest nettement supérieure à la moyenne nationale ? ]]. Ouest-France est certes un quotidien populaire, notamment bien implanté dans la population rurale, et largement lu ou parcouru, mais la moyenne de ses lecteurs est de 54 ans, d’après une enquête interne de décembre 2003. Selon la même enquête, 22% seulement des lecteurs lisent l’éditorial. Les pages les moins lues sont : la culture, les quartiers, la politique, l’étranger. Aussi bien à Rennes qu’à Caen ou Nantes, les pages locales sont ignorées par 60 à 70 % des lecteurs. Il en ressort que la hiérarchie de la rédaction n’est pas celle des lecteurs. D’ici à en conclure que c’est l’auberge espagnole : la méthode consiste à rassembler une diversité de lecteurs qui ne se retrouvent que dans une partie du journal, d’où l’importance, des quatre cahiers hebdomadaires, annonces, familles, le guide, sports.

L’information locale et le problème des correspondants

Ouest-France doit certainement d’avoir dû pu conserver ses positions à son immense couverture territoriale. Il le doit, à côté de ses 553 journalistes, à ses 2635 correspondants. Tandis que les premiers ont formulé le souhait à la direction d’augmenter la part des enquêtes suivies, des reportages, la couverture par les seconds de la vie sportive locale, de la vie des quartiers et communes rurales, des associations donne au titre l’aspect d’un compte-rendu et d’un tableau pluriel de la mosaïque locale et sociale. Un problème réside dans l’objectivité même de la notion d’information locale : une lecture en parallèle de Presse-Océan et d’Ouest France montre que le choix des sujets est à la discrétion du correspondant. L’information, comme l’opinion, n’existe donc pas ? Outre sa part d’arbitraire, cette dimension rappelle que le pouvoir de la presse est celui de dire, mais aussi de ne pas dire. Le statut officiel du correspondant de presse est celui d’un travailleur indépendant, dont la rémunération ne doit consister qu’en un revenu d’appoint. Mais la réalisation de la chronique judiciaire, ainsi, était due à une correspondante, qui l’a tenue pendant onze ans : mais à laquelle la direction a refusé de convertir son statut en celui d’une journaliste salarié, même après un procès aux prud’hommes. Le rôle du correspondant est théoriquement d’apporter des informations brutes, que les journalistes doivent traiter ; dans les faits les articles sont écrits par les correspondants et passent tels quels après un simple remaquettage. Recrutés sur la base du volontariat, les consultants n’ont donc pas de formation idoine, leur statut est précaire. La mutation de l’emploi salarié et sa précarisation n’a pas épargné le secteur de la presse.

Il est arrivé qu’un correspondant montre trop peu de docilité et trop d’insolence avec un pouvoir municipal, qui a demandé à la direction son renvoi : celle-ci s’est montrée solidaire et l’a soutenu et maintenu. Dans l’ensemble cependant, il existe une solidarité organique entre la presse et les exécutifs municipaux, ceux-ci fournissant information et matière, ceux-la la surface de publication et de communication. En effet, les bulletins des municipalités, des conseils généraux, des conseils régionaux sont encore moins lus que les quotidiens, qui se trouvent l’unique vecteur des événements institutionnels, associatifs, des réunions d’information publique, etc. Le quotidien demeure un outil imparfait mais nécessaire de la démocratie locale.

 

La mutation d’un groupe.

Malgré sa tradition, Ouest-France n’échappe pas désormais à la « culture de la nécessité de la rentabilité » et au « souci du client ». Les suppléments hebdomadaires visent ainsi à fixer et capter des parts accrues de lectorat. Afin d’accroître le chiffre d’affaire, le groupe - catholique - a publié une édition dominicale, flanqué d’un supplément sportif et d’un supplément sur la vie locale. Mais, et ce afin de « maintenir l’indépendance du groupe » justifie-t-on, le groupe s’est lancé dans une politique de croissance externe (pour les derniers développements, voir infra), Ouest-France tendant à ne devenir que la vitrine d’un groupe qui se diversifie dans des activités médiatiques au profil éditorial moins noble. Ouest-France est ainsi actionnaire à hauteur de 50% du gratuit 20 Minutes [8], dont la matière ne provient que des dépêches d’agence, et qui est diffusé à Paris, Nantes en 30000 exemplaires depuis le 18 mars, et d’autres grandes villes. Un copier-coller de l’agenda culturel et de la carte météo du département et vous obtenez une édition locale. Ouest-France part à la conquête du jeune lectorat qui lui manque : les distributeurs, répartis aux points stratégiques de la ville, gare, grandes stations de transports en commun, doivent cibler de jeunes urbains de 20 à 34 ans, étudiants ou actifs. On espère ainsi leur donner le goût de la lecture de la presse et les amener à des comportements d’acheteur - modèle douteux, dont la seule source de recette prévue demeure la publicité.

Sur ce schéma de gratuité/publicité, la juteuse filiale Spir communication est spécialisée dans les gratuits d’annonces, diffusant notamment Top Annonces, (340 000 exemplaires hebdos entre Nantes, Saint-Nazaire, Ancenis et Chateaubriand) et Logic Immo (53 100 exemplaires). Pour le titre Ouest-France lui-même, 43 % des produits bruts (pour un total de 320 M euros en 2003) proviennent des annonces légales et commerciales, réparties à 85 % du chiffre d’affaires publicitaire pour la filiale Précom, drainant les annonceurs locaux et régionaux ; 13 % du C.A. pour Régions Communication, filiale en association avec d’autres quotidiens, regroupant la publicité pour les annonceurs nationaux ; 2% du C.A. publicité pour Espace Régions Annonces Classées, pour les petites annonces extra-locales.

Le groupe s’est également diversifié dans l’audiovisuel : il possède la webtv maville.tv, et dans l’internet maville.com. Ouest-France avait tenté de s’implanter sur le réseau hertzien avec un projet de chaîne locale, mené en attelage avec TV Breizh (groupe Pinault) et TF1, que le CSA, n’avait pas retenu, préférant attribuer, originalité sans précédent ni réitération en France, une fréquence en temps partagé à deux candidats : une à financement public, Télénantes, financée par les collectivités territoriales, et une industrielle, Nantes 7, détenue par la Socpresse, qui finit donc dans l’escarcelle de Ouest-France via ses menées capitalistiques. Ici encore se pose la question du monopole, car la régie publicitaire de la Socpresse, Interrégie, rachetée par Ouest-France, fournit la publicité aussi bien pour Télénantes que pour Nantes 7. Interrégie est appelé à fusionner avec Précom. Signalons enfin une participation dans la radio FM Hit West.

Nous tenons à formuler nos remerciements, pour l’amabilité la qualité de leur contribution à notre réflexion, à MM. Yohann Gouban, étudiant-chercheur en sociologie, et Nicolas de La Casinière, le rédacteur en chef de La Lettre à Lulu, journal satirique nantais, une sorte de Canard enchaîné local, mais avec une option libertaire.

Association des Conventionnels de Loire-Atlantique
chez Vincent Besseau
3, rue Franklin
44000 Nantes
c6r.44@laposte.net
06 64 89 54 76 ou 06 09 86 49 29

 

[1] 762208 en 2004

[2] Le groupe Ouest-France s’est également porté acquéreur des hebdomadaires Toutes les nouvelles de Versailles et La gazette du Val-d’Oise, appartenant à la Socpresse.

[3] Les deux titres étaient originairement distincts (grossièrement, L’Eclair était, historiquement, radical, anti-calotin et plutôt droitier) mais leur contenu a fusionné après le rachat du second par le groupe Hersant, qui achetait surtout une coquille, un titre et un lectorat captif, après quoi le contenu y était interpolé à partir d’un autre titre du groupe. La seule différence qui demeure aujourd’hui est dans la maquette de la « une ». Tout laisse présumer que le rachat par Ouest-France ne se fera pas selon cette logique, ne serait-ce que pour garder une apparence de pluralisme.

[4] La Socpresse reste l’actionnaire de référence du Football Club de Nantes Atlantique.

[5] La régie de presse commune au Courrier de l’Ouest, Le Maine libre, Presse-Océan-L’Eclair et à Nantes 7 (voir supra) est comprise dans le rachat du pôle de la Socpresse.

[6] les informations nationales et générales occupent 5 pages, ce qui demeure un traitement quantitatif (et qualitatif) supérieur à ce que peut offrir le Dauphiné libéré, par exemple.

[7] Parmi ces données qui cimentent une solide amitié, citons le choix fait par Ouest-France d’implanter ses bureaux nantais (le siège est à Rennes) dans l’Ile de Nantes, le grand projet d’urbanisme de Jean-Marc Ayrault, déblayant des friches industrielles pour y installer institutions, bureaux et immeubles de standing.

[8] l’autre moitié étant détenue par le Norvégien Schibsted.






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