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Bretons et Vendéens

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"Le royalisme est une force avec laquelle il faudra compter dans l'avenir"

Mercredi 15 mars 2006 3 15 /03 /Mars /2006 18:10
Les femmes soldats en Vendée
Premières victimes d'une guerre civile qu'en dépit de leurs convictions religieuses elles n'ont ni fomentée ni voulue, les femmes de l'ouest de la France se retrouvent, dès les débuts du soulèvement, au printemps 1793, les plus exposées. Et les plus déterminées.

Par Anne Bernet


Avant même qu'à Paris certaines officines du pouvoir révolutionnaire élaborent une théorie meurtrière d'éradication totale des populations insurgées, à commencer par l'élément féminin - « le sillon reproducteur », pour parler le jargon de l'époque - ce sont les femmes qui souffrent : viols, massacres de civils, époux, fils, frères tombés au combat, incendies de villages entiers, exode massif... Dans cette horreur où bascule leur quotidien jadis si paisible, l'immense majorité d'entre elles n'envisage pas un instant de prendre les armes et continue, vaille que vaille, à maintenir un semblant de normalité. Un choix qui s'avère parfois insoutenable. Sous la pression des circonstances, il arrivera qu'elles soient obligées de se battre. Pour certaines, la décision sera sans retour.

Mouvement collectif, réaction incontrôlable de mères aux abois, et prêtes à tout pour protéger leurs enfants en danger. C'est le cas le 19 septembre 1793 à Torfou, lors de la bataille qui oppose l'ensemble des armées catholiques et royales, exceptionnellement fédérées devant le péril commun, à l'armée de Mayence, depuis peu arrivée en Vendée, sous les ordres de Kléber, Beaupuy et Aubert-Dubayet. Pendant l'affrontement, décontenancées devant l'exceptionnel mordant des Mayençais, les troupes de Charette perdent soudain pied, et refluent en désordre vers le bourg, où leurs familles, fuyant l'avance républicaine, se sont réfugiées. La déroute entraînerait peut-être l'effondrement de tout le dispositif royaliste si les maraîchines et les paydrettes (les femmes du Marais breton et du pays de Retz), en voyant revenir leurs hommes affolés, ne leur tombaient dessus à coups de triques et de sabots. C'est ainsi qu'elles vont les ramener au combat, sous leurs invectives et leurs menaces.

Mieux encore, afin d'être sûres qu'ils ne recommencent pas, elles se jettent avec eux dans la mêlée, souvent sans autres armes que des bâtons. L'irruption sur le champ de bataille de cette horde en jupons désoriente à leur tour les républicains. Beaucoup se font tuer avant d'avoir eu le réflexe de se défendre contre un adversaire aussi inattendu. Si elle ne suffit pas à décider du sort de la journée, l'étonnante contre-attaque des Vendéennes donne aux Blancs le temps de se ressaisir et de reprendre le dessus. Nombreuses sont celles qui paient de leur vie ce sursaut d'héroïsme ; une seule échappe à l'anonymat collectif : la jeune Mme de Bruc, épouse d'un officier, qui s'empare d'un cheval et d'un sabre, et se fait tuer en chargeant avec la cavalerie royaliste.

Cependant, ces exploits collectifs motivés par une nécessité immédiate de survivre et de protéger des familles vouées à l'extermination en cas de défaite ne sont que circonstanciels, tout comme la réaction des jeunes filles de Saint-Colombin, en février 1794, sauvées par l'arrivée de Charette au moment où les Bleus, qui ont massacré tout le village puis violé les prisonnières mises de côté à cette fin, s'apprêtent à les fusiller. Elles ramassent les armes de leurs bourreaux et se joignent à la petite troupe du chevalier. Malheur aux blessés et aux prisonniers républicains qui tombent ensuite entre leurs mains et qu'elles achèvent, méthodiques et vengeresses, à coups de pierres. Représailles d'ailleurs exceptionnelles, elles aussi, et qui tranchent, dans leur sauvagerie, avec l'attitude de tant d'autres de ces femmes, prêtes à défendre, souvent, des hommes désarmés ou mourants qu'elles savent pourtant être les assassins de leurs proches.

Victimes des circonstances, elles n'ont pas de vocation militaire ni militante. Seuls les animent l'instinct de survie, la haine ou la colère. Quelques-unes, en revanche, choisissent délibérément de devenir des combattantes - ou des combattants, car la décence les pousse à cacher qu'elles sont des femmes - et de faire la guerre pour de bon.

De toutes, la plus célèbre, et la plus exemplaire, est incontestablement Renée Bodereau, qui s'illustre sous le nom de guerre de l'Angevin, vite transformé en Brave l'Angevin par des camarades admiratifs. Née en 1770 au village de Soulaine, Mlle Bodereau rentre chez elle, un soir du printemps 1793, pour découvrir son vieux père infirme égorgé par les Bleus. Elle revêt alors les habits d'un de ses frères, déjà tous partis combattre, et s'engage dans la troupe du major général Stofflet, en usurpant l'identité d'un de ses aînés. Les débuts sont rudes et pénibles pour la jeune fille, qui ne sait manier ni un fusil ni un sabre, ni monter à cheval. Les premiers accrochages avec l'ennemi la frappent d'épouvante. Saisie de honte devant sa propre lâcheté, elle fait alors cette prière : « Mon Dieu, ne me donnerez-Vous pas plus de coeur afin de venger Votre gloire ? », et se sent aussitôt emplie d'une bravoure invincible. A sa première affaire d'importance, au Pont-Barré, elle surprend un détachement républicain de quatre hommes, et les tue, seule, puis se bat toute la journée. Il faut que la lame de son sabre se brise sur le crâne de sa vingt et unième victime pour arrêter cette indomptable. Jusqu'en 1795, et la première pacification, Renée Bodereau est de tous les combats, toujours à l'avant-garde, toujours partante pour les missions dangereuses ou aventurées. Il y a longtemps que son secret est éventé et que les Blancs savent à quoi s'en tenir sur son sexe. Pendant la Virée de Galerne, Stofflet, agacé d'être si souvent devancé par ce petit jeune homme intrépide, s'enquérant de son identité, s'entend répondre : « Général, c'est votre meilleur cavalier qui veut mourir à l'avant-garde ! » « C'est donc un gentilhomme ? » « Non, c'est une fille, mais qui se bat comme un lion ! »

Si les siens savent qui elle est, pour les Bleus Renée reste le redoutable Hyacinthe Langevin, dont la tête est mise à prix 40 000 livres. Quand elle est enfin arrêtée, au printemps 1795, alors qu'elle refuse la pacification, on l'emprisonne sous le plus improbable des prétextes : une accusation de viol. On tente de lui faire reconnaître le nouveau pouvoir, affirmant que « ses chefs sont de très mauvais sujets qui n'ont pas su faire sa fortune » et que la République saura se montrer plus généreuse. A quoi Renée, superbe, répond : « Je me ferai républicain le jour où la République me rendra vivants vingt-sept de ma famille qu'elle a massacrés. » Comme on lui oppose que c'est impossible, elle rétorque : « Eh bien, il m'est tout aussi impossible de me faire républicain ! » Les autorités lui feront payer cette insolence. Elle traverse pourtant la tourmente et s'éteint en 1824, minée par les blessures reçues au combat, laissant des Mémoires étonnants.

Du même genre, mais promise à un destin plus court et plus tragique, la petite Jeanne Robin, de la paroisse de Courlay, parfois surnommée « la Jeanne d'Arc vendéenne », s'engage dans les troupes du marquis de Lescure. Incapable de soutenir cette identité masculine, elle avoue son imposture à l'épouse du général, en la suppliant de lui épargner la honte d'être renvoyée dans ses foyers. Ne voyant pas d'issue, elle trouve moyen de se faire tuer dès le surlendemain, 5 mai 1793, à la prise de Thouars. La découverte de son corps sur le champ de bataille, présenté par la propagande républicaine comme celui de « la soeur du brigand Lescure », accréditera la légende de la présence massive de femmes dans les rangs royalistes.

La destinée de Mlle Regrenille est moins dramatique. Novice chez les ursulines au début de la Révolution, l'interdiction des voeux religieux et la fermeture des couvents la contraignent à rentrer dans le monde. Elle s'y découvre une vocation nouvelle, celle de hussarde, et, sous un déguisement d'homme, intègre, elle aussi, la cavalerie vendéenne. Elle se couvre de gloire pendant la Virée de Galerne, à laquelle elle a la chance de survivre avant de parvenir à retrouver sa famille. Lors de son voyage en Vendée, Napoléon tient à se la faire présenter. Soucieuse des convenances, Mlle Regrenille se fait accompagner par son frère. Aimable, l'Empereur demande à celui-ci : « Et que faisiez-vous, monsieur, tandis que votre soeur se battait si bien ? » « Sire, j'étais citoyen neutre... » « Neutre ? ! Alors vous n'êtes qu'un jean-f... ! », assène Napoléon au bourgeois médusé.

Céleste Talour de La Cartrie, veuve en premières noces d'un M. de La Brossardière, s'est, à 40 ans (âge avancé pour une femme à l'époque), remariée avec le comte William de Bulkeley, d'une famille irlandaise établie en France, et de dix ans son cadet. Celui-ci, au début de l'insurrection, prend le commandement des bandes des environs de La Roche-sur-Yon. Sa femme l'accompagne, mais pas pour faire de la figuration : elle se bat. Les rapports républicains parlent de « l'amazone Bulkeley et de ses cruautés inouïes », dans le but de discréditer le rôle des femmes de l'aristocratie dans la guerre civile et de nuire à la réputation des généraux, accusés de se laisser manipuler par des influences femelles et maléfiques, faiblesse évidemment indigne d'un homme et d'un militaire.

Arrêtée en décembre 1793, à la fin de la Virée de Galerne, avec son mari et sa fille de 12 ans, Mme de Bulkeley est condamnée à mort. Son époux la sauve en la suppliant d'alléguer une grossesse inexistante. Le sursis accordé lui fait traverser la Terreur mais la laisse absolument seule, William ayant été guillotiné et sa fille étant morte du typhus. C'est auprès de Charette que la comtesse trouve refuge, et peut-être consolation. Elle ne rendra définitivement les armes qu'après la mort du général, le 29 mars 1796, et finira par se remarier, une troisième fois, avec, et c'est un comble, un officier républicain, le capitaine Pissière, subjugué par cette femme d'exception. Céleste enterrera encore ce mari, et mourra, à 78 ans, en 1832. A-t-elle été l'une des maîtresses que l'on prête à Charette ? Rien de moins sûr, mais le fait est qu'en le rejoignant, elle a retrouvé auprès de lui des dames et des demoiselles, nobles ou roturières, restées dans la légende sous l'appellation générique d'« amazones de Charette » et dont certaines méritaient ce titre grâce à leurs incontestables faits d'armes.

Une aura romantique et largement fausse entoure la plus connue, la comtesse de La Rochefoucauld, surnommée « la Mieux-Aimée » ou « la Belle Vénus de notre dieu Mars » par les soldats et officiers de l'armée de Charette. Née en 1762 à l'île de la Grenade, aux Antilles, mariée à un officier de marine, Pierre de La Rochefoucauld, qui l'a ramenée en métropole, Marie-Adélaïde de La Tousche-Limouzinière, une fois son mari émigré, s'ennuie en son manoir de La Garnache. En mars 1793, elle soulève sa paroisse, avec la complicité d'un de ses fermiers, Joseph Thomazeau, silencieusement et éperdument amoureux d'elle. Ils s'agrègent à l'armée de Joly, qui tient la région des Sables-d'Olonne, mais, rapidement, la comtesse et le vieux Joly, misogyne acrimonieux, se heurtent de front. Dégoûtée de la muflerie du personnage, Marie-Adélaïde décide de rejoindre Charette, dans les bras duquel elle s'abandonne tout l'été 1793. L'avancée des Mayençais, à l'automne, les sépare sans retour, le général refusant, face à un danger extrême, de s'encombrer d'une femme, même s'il en est épris. Ils ne se reverront jamais. Séparées des armées vendéennes, les bandes de Mme de La Rochefoucauld se retrouvent isolées dans la zone côtière et quelques attaques de convois républicains ne leur suffisent pas à survivre. Le 16 janvier 1794, trahie, la jeune femme est arrêtée dans une métairie du village de Dompierre et fusillée le soir même sur la plage des Sables, en compagnie du fidèle Thomazeau, qui ne l'a pas quittée. Dans l'espoir de nuire à sa mémoire, les républicains feront circuler un récit fantaisiste de ses derniers instants, selon lequel, saisie de panique, elle se serait offerte au premier venu pourvu qu'on ne la tue pas. Calomnies aussi stupides et dénuées de fondement que la version romanesque affirmant que le pauvre Thomazeau, amoureux transi, aurait, à la dernière seconde, confessé à sa dame sa passion sans espoir.

Victoire du Fief, femme d'un officier émigré, est devenue enragée à la suite de l'assassinat de son bébé, qu'elle a retrouvé coupé en morceaux dans son berceau. Du printemps 1794 à la pacification de 1796, la minuscule Mme du Fief venge son fils, avec une ardeur qui épouvante l'ennemi, bien qu'elle sache, la fièvre du combat retombée, implorer grâce pour les prisonniers. Sa glorieuse participation au combat des landes de Béjarry, le 30 mai 1794, lui vaudra, à la Restauration, un honneur sans précédent dans l'histoire militaire française. A défaut de pouvoir lui donner la croix de Saint-Louis, les statuts ne prévoyant pas la possibilité de décerner cette décoration à une femme, Louis XVIII lui envoie cette lettre : « Je regrette que les règlements ne me permettent pas de vous donner cette croix de la vaillance, mais j'ose, à la place, vous offrir mon portrait et, en le portant attaché à un ruban semblable à celui de l'ordre dont je voudrais vous décorer, il prouvera, du moins, la nature de vos services et combien je sais les apprécier. »

Il faut encore citer, parmi les amazones de Charette, son agent de liaison, Marie Lourdais, une épicière itinérante qui, sans porter les armes, prend des risques insensés afin de l'informer. Laissée pour morte sur un champ de bataille, celle que le général appelle « ma Bretonne », se rétablira et mourra nonagénaire sous le Second Empire. Enfin, il convient de ne pas oublier la jeune paysanne Madeleine Tournant, dernière femme engagée dans le combat vendéen, laissée à l'agonie dans les bois de la Chabotterie, le 23 mars 1796, lors de la capture de Charette. Elle aussi survivra à la guerre.

Bien qu'elles aient d'abondance inspiré les romanciers, les chouannes, au nord de la Loire, sont moins engagées que les Vendéennes dans la lutte armée. Egérie du marquis de La Rouërie, son cousin, Thérèse de Moëlien, morte sur l'échafaud à Paris le 18 juin 1793, est indubitablement l'un des chefs de la contre-révolution, mais elle n'aura pas le temps de se battre. Agent de liaison et officier de recrutement, Mme Le Frotter de Kérilis, tuée lors du raid royaliste d'octobre 1799 sur la prison de Saint-Brieuc où elle est incarcérée, est considérée comme très dangereuse par les républicains, mais moins pour ses faits d'armes que pour son influence et son action militante. C'est une autre tactique encore qu'utilise, en cette même année 1799, une jeune fille du Cotentin, connue sous le nom de Marie-Muguette, qui n'hésite pas à sacrifier sa vertu pour permettre, en occupant le geôlier, l'évasion de plusieurs de ses camarades emprisonnés au Mont-Saint-Michel et promis à la guillotine.

Quant aux armées des princes en exil, elles comptent aussi dans leur rang une amazone, Louise du Haussey, dame de Bennes, qui a suivi son mari en émigration, abandonnant son manoir normand et leurs deux enfants pour l'accompagner. Sous le pseudonyme de chevalier de Haussey, qui ne trompera pas longtemps les gentilshommes de son entourage, Louise de Bennes fait les premières campagnes d'Allemagne, et, son époux tué près d'elle, elle conserve son déguisement pour garder l'occasion de le venger. Prise à Quiberon, en juillet 1795, elle accepte de remettre une robe le temps de s'évader, toujours dans l'intention de regagner l'Angleterre et de continuer à se battre. Revenue en France en 1805, Mme de Haussey s'éteindra en 1838, royaliste impénitente, et scandalisant son monde par son refus obstiné de quitter ses pantalons...



Spécialiste de l'histoire des guerres de l'Ouest, Anne Bernet est, entre autres, l'auteur d'une Histoire générale de la chouannerie (Perrin, 2000) et d'une biographie de Charette (Perrin, 2005). Elle vient de publier Clotilde chez Pygmalion (coll. Histoire des reines de France).


 
Par jrap - Publié dans : Politique
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