Article de Tugdual Denis paru dans le numéro de juin du magazine Bretons:

Depuis 1983, Jacques Le Divellec est le cuisinier de la mer préféré des hommes politiques de tous bords. Il a développé sa réputation sur l’excellence de ses produits maritimes et l’intelligence de son accueil discret. Portrait.
Le 10 novembre 1994. L’hebdomadaire Paris-Match publie une photo volée de Mazarine Pingeot, La fille cachée de François Mitterrand avec son père, sur le côté droit de l’esplanade des Invalides, à Paris, devant un restaurant à la façade bleue. La France découvre alors le secret de son président. L’alcôve de cette cachotterie a un nom aux accents de tempête - Le Divellec. Une table où la France d’en haut vient partager poissons, homards, grands vins et la confiance du chef.
Jacques Le Divellec, né en 1932 à Paris, a repris ce restaurant en faillite, deux ans après les présidentielles de 981. Il en a fait, depuis, la cantine des hommes politiques, d’affaires, et d’influence. La fidélité des gens de pouvoir à ce lieu s’explique par la qualité des produits proposés, mais aussi par sa situation géographique : on peut y venir à pied, à partir de l’Assemblée Nationale, du Quai d’Orsay, du Conseil économique et social, ou encore des sièges de l’UDF et du MEDEF. Mais cela n’explique pas toul. Depuis qu’il est chef cuisinier, de La Rochelle où il a lancé sa première affaire à 26 ans, jusqu’à Paris, Jacques Le Divellec a cultivé son réseau avec soin, à force d’attention, de discrétion, et de fascination pour tous ceux qui décident.
À la base de tout, dans ce lien qui unit, chez Le Divellec, la politique à la cuisine, il y eut François Mitterrand. « En 1981, il m a fait venir à Tel Aviv, où l’étais consultant au Hilton. Le nouveau président tenait à remercier La communauté juive française d’Israël d’avoir voté pour Lui. Il m’a demandé de préparer le repas officiel . Les deux hommes sympathisent, et discutent pendant une heure de tout : « On a évoqué la Charente, les poissons et le bord de mer ». Quand le cuisinier s’installe à Paris, Mitterrand devient au bout d’un mois un habitué confiant, avec sa table réservée, et n’hésite pas à venir avec maîtresse et Mazarine.
Suivront Chirac, Barre, Balladur, Sarkozy, Villepin ou Robert Hue. Dans le bureau du chef, situé dans l’arrière-cour du restaurant, un panneau de photos pourrait faire office de chronologie politique des dernières décennies. Sans parler des stars du show-biz : Belmondo, Johnny, Eddie Barclay. Tous recherchent un endroit discret et sécurisant, en plus d’être haut de gamme. C’est ce que confirme André Santini, maire corse d’Issy-Les-Moulineaux, en région parisienne, bon vivant connu pour son art du bon mot : Nous sommes toujours en train de manger, pour les inaugurations, les cocktails... Alors, aller déguster du poisson, ça ne fait pas que du bien à notre mémoire... ça nous évite aussi quelques surcharges pondérales ! ».
Comme ses confrères de la gauche et de la droite, André Santini ne vient pas que pour la nourriture: « Je me souviens encore de mon premier bar de ligne, j’adore ses coquilles Saint-Jacques cuites à la vapeur, mais Jacques est aussi un homme de bon sens, discret, à qui l’on aime bien demander son avis. C’est un bon géant . Cette évocation physique, le fils Yann, quia travaillé pendant neuf ans auprès de son père comme directeur de salle, la pousse encore plus loin : « Mon père est imposant, les hommes politiques aiment son aspect reposant ».
Tant et si bien que Jacques Le Divellec a souvent été le confident ou le témoin de secrets, qui pour certains d’entre eux, étaient lourds de révélations. « S’il écrivait un livre pour raconter tout ce qu’il a vu ou entendu, il se ferait massacrer à la tronçonneuse », s’effraie Yann Le Divellec.
Le maître a entretenu son mutisme, sans doute mû par l’admiration qu’il a pour les personnes d’influence. Il a beau s’en défendre, il est comme aimanté par eux, qu’il reçoit jusque dans son propre appartement du VIIe arrondissement. Sa deuxième compagne, Marguerite, qui lui a donné un fils aujourd’hui âgé de 13 ans, le reconnaît: « Il est sans doute, comme beaucoup d’hommes, fasciné par ce que représente le pouvoir ». La recette, pour entretenir ces relations prestigieuses, le chef la donne lui-même : « Il ne faut pas trop leur parler, et surtout pas de politique. Chacun son métier. Et ne rien leur devoir. Je n’ai jamais demandé à ce que l’on me fasse sauter un PV », argumente celui qui a servi plusieurs ministres de l’Intérieur.
Jacques Le Divellec a écrit plusieurs livres, dont Le Larousse des poissons, est consultant dans le monde entier, a préparé le repas du G7 de la Défense, en 1989, a été à l’initiative du lycée hôtelier de La Rochelle. Et cette année, il a été Le premier cuisinier de tous les temps à être promu commandeur de la Légion d’honneur. Ce qui le fait gère sa famille comme son restaurant. Et une capacité à se remettre en cause, « à se sortir... », comme il dit. C’est cette force motrice qui lui a permis de digérer la perte de sa deuxième étoile Michelin: « Je l’ai avalée », répond le maître, un brin provocateur. » Cette même force motrice qui l’a propulsé lors des grandes étapes de sa vie. En 1972, son affaire rochelaise tourne bien. Il y a reçu, à I’occasion du tournage du Jour le plus long, Robert Mitchum et John Wayne. Il y a acquis sa première étoile Michelin en 1962. Mais cela ne lui suffit pas. « Un soir, je suis rentré de l’école, et à la place du restaurant, il y avait un trou », se souvient son fils le plus âgé. Son père avait entrepris de tout reconstruire, et la caution déposée à la banque fut... sa cave à vins. Un ambitieux, mais aussi un observateur du monde, qu’il a l’occasion de parcourir depuis que la chaîne Hilton, en 1973, lui a demandé d’être son consultant. Conscient de sa chance, il profite de ses voyages pour s’intéresser à tout. En témoigne le petit calepin qui l’accompagne : « J’y note ce qui me surprend dans les différentes cultures. J’y consigne les traits de société qui m’apparaissent », détaille le cuisinier. À mi-chemin entre le travail de grand reporter et d’écrivain voyageur. Ce mutliculturalisme, ce goût de l’autre et de l’expédition, on lui fait remarquer qu’il vient peut-être de ses origines bretonnes. Le chef ne contredit pas. Les Le Divellec sont des Bretons exilés, depuis que le grand-père a quitté L’Ile-aux-Moines. « Mon aïeul a été courir? Une ambition déclarée: j’aime la compétition ».
Il s’est calmé, il est moins autoritaire qu’avant », précise Marguerite, avant d’ajouter : « C’est un chef de tribu qui deux fois Cap Hornier, capitaine au long cours pendant vingt ans, avant de s’établir avec sa famille à La Rochelle, pour devenir contrôleur des douanes ».
De La Bretagne, son petit-fils Jacques aura conservé une gueule, un caractère taiseux et généreux à la fois, de grand voyageur pourtant proche de ses racines. Ces dernières années, Jacques Le Divellec a passé plus de temps a parcourir le monde, qu’à revenir sur ses terres originelles. Et pourtant, il confesse : « Je ne sais pas pourquoi, mais lorsque je retourne en Bretagne, il y a comme une sorte de légitimité du paysage qui s’impose à moi. J’aime le vent, j’aime la pluie, j’aime les embruns. J’aime cette mer. La Méditerranée, à côté, c’est un lac. »
La spécialité du chef Le Divellec, c’est le poisson : « Avec un nom pareil, ça aurait été idiot de monter à Paris pour devenir spécialiste du veau... », s’amuse-t-il. » Ce qui ne l’a pas empêché de plutôt donner dans le bœuf et l’agneau, lorsqu’il était à La Rochelle, où il a lancé sa carrière à 26 ans. Il tient sa justification : « Les armateurs ne venaient pas chez moi pour manger du poisson. Ils en voyaient déjà toute la journée ». En septembre dernier, son fils Yann s’est installé à Muzillac, à vingt minutes de L’Ile-aux-Moines, pour ouvrir un établissement de charme et de gastronomie : Le Manoir de Baudrevan. Quand son père lui a rendu visite la première fois, il lui a avoué : « Tu as réalisé mon rêve. » Yann Le Divellec en déduit que c’est la preuve que l’on peut poser soi-même les traits d’union entre les destinées familiales.
Au delà de l’émotion et du ressenti, le cuisinier agit à sa manière pour la région. La claveciniste Claude Nadeau (voir Bretons du mois d’avril) n’y est pas pour rien : « Je cherchais à le rencontrer depuis pas mal de temps. Grâce à deux amis communs, Louis Le Duff (PDG de Brioche Dorée) et le Père de La Morandais (l’aumônier cathodique), j’ai réussi à déjeuner avec lui pour la première fois il y a un an. Je suis reparti à dix-sept heures, après avoir rencontré quelqu’un d’extrêmement généreux. Il fait de la cuisine par amour, comme les artistes qui se produisent par amour du public ». Claude Nadeau lui parte de l’école Diwan de Paris qu’elle promeut. Elle le met au défi d’apposer un autocollant sur la devanture, aux côtés de ceux du Michelin ou de Relais & Châteaux. « Il ne m’a pas dit oui, il m’a répondu : C’est toi qui vas aller le poser, et maintenant ». Depuis, c’est toute la République centralisatrice et jacobine qui passe à côté, avant d’aller déjeuner...
Ensemble, avec Claude Nadeau, ils projettent d’organiser un dîner de gala à l’américaine, avec des grands patrons, afin de collecter des dons pour l’école parisienne de langue bretonne. Avant que la chose ne se fasse, Jacques Le Divellec continue, à 74 ans, de travailler. Il prépare, avec Le Père de La Morandais, un livre qui paraîtra à la rentrée prochaine. Un ouvrage dans lequel ils ont consigné les recettes des trois grandes religions monothéistes. « pour faire s’asseoir à la même table les fils d’Abraham », illustre-t-il. Un projet qui va bien à cet homme, catholique de naissance, cuisinier d’existence, et Breton de tolérance.
Source : http://morandais.over-blog.com/article-6835021.html
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